Extrait : BLOOMERS Le Temps de l'Eveil

 
Le grand Chleuh, marché aux Chameaux, Marrakech, 1968

"...Soudain, au détour de ma contemplation, une silhouette fière et imposante se dessine dans l’embrasure de la tente, baignée de contre-jour. Drapé d’une gandoura de teinte ciel, délavée par le soleil et la poussière, l'homme porte sur lui l'usure magnifique des horizons lointains. Ce bleu, autrefois éclatant, s'est fondu en un azur pâle, presque grisâtre par endroits, comme si l'étoffe avait fini par absorber la clarté même du zénith. Le tissu, lourd de voyages, tombe avec une noblesse austère sur ses épaules. Chaque pli de son vêtement semble avoir gardé la mémoire d'un vent de sable, Cette teinte céleste, ainsi malmenée par les éléments, crée un contraste saisissant avec la peau tannée de ses mains et de son visage. L’homme semble surgir des profondeurs d’un oued asséché, là où la terre craquelée garde le souvenir de l'eau. Immobile, il se tient là, enraciné dans le sol comme un arbre millénaire qui aurait appris à braver le temps. Sa carrure large et son port altier imposent un silence immédiat, une autorité naturelle que seul le désert peut forger. Le chèche indigo qui encadre son visage ne révèle que ses yeux — deux éclats profonds où scintillent à la fois la sagesse millénaire et les secrets enfouis sous les dunes. Le pigment bleu du tissu, à force de sueur et de vent, a légèrement déteint sur sa peau, laissant des traces azurées au coin de ses paupières et sur le haut de ses pommettes. C’est une empreinte indélébile, comme si le ciel lui-même avait commencé à le marquer de son sceau, ou comme si cet homme, à force de scruter l'immensité, était devenu une extension du firmament. Dans l'ombre de la tente, il ne respire pas seulement l'air du marché ; il semble expirer la poussière des temps anciens
Il dégage cette sérénité souveraine des hommes du désert, dont le simple regard réduit à néant toute futilité. Puis, d’une démarche calme et assurée, le grand Chleuh s’avance sans hâte au cœur de la tente, comme si le temps lui appartenait, ou comme s'il en dictait lui-même la cadence. Sans un mot, il s’installe non loin de moi, le dos droit et la tête haute, me faisant face avec une dignité innée, presque royale. Il n'y a aucune hostilité dans sa présence, seulement une intensité tranquille qui semble absorber le tumulte extérieur. Chaque mouvement est mesuré, dépourvu de tout artifice ; chaque respiration semble s’accorder à l’espace étroit sous la toile, amenant avec lui l'essentiel de la terre, du vent et des dunes alentour. Là où le silence devient la plus éloquente des conversations. 
Dans ce face-à-face vertueux, le tumulte du monde s'évapore. Je ne suis plus cet exilé vulnérable, dénudé sous sa robe dérisoire. Face à lui, je n'ai plus rien à cacher car je n'ai plus rien à simuler. Dans ce dépouillement mutuel, le corps s'efface devant l'esprit. Notre distance devient un pont entre mon dénuement de marcheur et la grandeur du monde qui l'entoure. Il ne cherche pas à dominer l’espace — il l’habite. Ses gestes, mesurés et empreints d’une lenteur réfléchie, défient le temps lui-même, comme si rien ne pouvait le hâter. Sa seule présence instaure un calme profond, un respect immédiat qui suspend le souffle de la tente. Son regard, insondable, me scrute sans pression, mais avec cette intensité tranquille propre à ceux qui parlent peu et observent tout. Il semble lire en moi comme on déchiffre une piste dans le sable. Devant cette force élémentaire, je suis devenu l'invité de l'immensité. De ceux qui savent écouter le silence des dunes et lire les trajectoires invisibles des étoiles.
Au creux de sa ceinture soigneusement nouée autour de sa taille, se distingue un grand poignard Koumya à la lame recourbée. Logé dans un fourreau richement orné de motifs ciselés, il n’est pas un bijou ostentatoire, mais capte parfois les éclats de lumière filtrant sous la tente., jetant des éclairs d'acier sur la toile sombre. Porté à l’avant, bien en vue, il ne menace pas : il affirme. Il est l'ancrage de sa silhouette, le point d'équilibre entre la paix de l'instant et la rigueur du désert. Ce poignard rappelle que, même dans les moments de calme absolu, la mémoire du courage et de l’identité berbère demeure intacte, vigilante. Sous le regard de l'homme, l'arme devient le symbole de cette force contenue : elle ne cherche pas le combat, elle protège la dignité.
Sa tête hâlée s’incline légèrement, et sa voix s’élève dans le dialecte tamazightdes nomades marchands. Les mots, rugueux et chantants, semblent porter en eux le grain du sable et l'écho des canyons. C'est une langue qui ne s'embarrasse pas de fioritures, évoquant un héritage forgé par les étendues arides et le passage immuable du temps. Dans ce flux sonore, je devine les récits de transhumances ancestrales et la cartographie invisible des puits cachés. Sa parole est une géographie, un lien charnel entre la cité rouge et les confins du monde.
Tels ces caravaniers de tribus Maures et de langue hassaniyya, qui tracent leur route à travers les étendues désertiques de Mauritanie et du Sahara Occidental, portés par le pas majestueux de leurs chameaux. Leur quête les conduit vers l’or blanc des salines du lac Iriki ou des mines de sel de Tazoult. Ces vastes étendues inhospitalières, parties d’un désert à la rudesse impitoyable, offrent pourtant ce trésor vital. Le sel y est extrait de manière artisanale, en creusant la terre et en récupérant les cristaux formés par l’évaporation de l’eau souterraine, mêlant le labeur silencieux d’un peuple qui, depuis toujours, sait transformer l’aridité en ressource précieuse. Comme des fragments d’histoire cristallisée, ancrés dans la tradition nomade, ces cristaux se figent au cœur des nuances infinies de ces terres stériles. Le sel gemme, ou halite, devient alors une ressource vitale : il assure la survie des troupeaux et rehausse la saveur des aliments, mêlant utilité quotidienne et lien ancestral avec le désert. Au-delà de son utilité quotidienne, ce minéral en morceaux trouve une place singulière dans des usages rituels et comme encens, ajoutant une dimension spirituelle à la vie nomade. De plus, il représente une valeur d'échange précieuse, négocié contre des biens essentiels tels que le bois, le sucre, les céréales ou même le tabac, tissant ainsi une toile complexe d'interdépendance dans ces contrées subdésertiques. Les récits de Charles de Foucault, ce grand voyageur du désert, m’avait fasciné, dépeignant avec éloquence les hommes bleus Touaregs. Enveloppés dans leurs tagelmusts indigo, teintant leur peau d’une aura presque irréelle. À travers ses carnets, il révèle un monde d’errance et de liberté, une civilisation nomade sculptée par l’immensité des dunes. Fasciné, il admire leur art de survivre dans l’austérité du désert, leur capacité à lire le sable comme un récit ancien. Appelés bédouins ou nomades sahraouis, ces hommes libres et fiers imprègnent de leur présence majestueuse les vastes étendues arides. Ils exercent un contrôle précieux sur le commerce caravanier entre le Maroc et le Niger, façonnant ainsi le destin des caravanes qui sillonnent ces routes millénaires, chargées d’histoires et de marchandises. Telle l'Azalaï, cette grande caravane du sel, se déployant deux fois par an, où quatre à cinq mille tonnes de sel sont ainsi transportés sur le dos de milliers de chameaux supportant des centaines de kilos de charge chacun. C’est un cortège en mouvement, de fatigue et de détermination, dès la tombée de la nuit, les chameliers déchargent ces précieux fardeaux pour les recharger avant l’aube. Traçant leur chemin durant des semaines de marche épuisante, sous-alimentés et fatigués, à travers de vastes étendues arides. Continue de captiver l’imagination par la grandeur et la persévérance de cette entreprise ancestrale qui révèle une réalité implacable de persévérance entre les hommes et les bêtes. 

Face à cet imposant Berbère, qui sirote son thé avec une gestuelle précise et mesurée, sa prestance éveille en moi une réserve instinctive. Chaque inclinaison du verre, chaque mouvement des lèvres, s'inscrit dans une chorégraphie millénaire où rien n'est laissé au hasard. Son regard, empreint d'une sagesse qui semble avoir traversé des siècles de poussière, me dépasse ; il porte en lui une profondeur de réflexion qui n'exige rien, mais invite au respect silencieux. Même s’il paraît m’ignorer, absorbé par le rituel de l'infusion amère, sa prestance énigmatique tisse un lien invisible entre nous. C'est une connexion sans artifice, captivant l’attention par la force tranquille qui émane de lui. Dans la pénombre de la tente, la vapeur du thé se mêle à la poussière dorée, et je comprends que son indifférence apparente n'est qu'une forme de courtoisie supérieure : celle qui laisse à l'autre l'espace d'exister, tout simplement. Devant lui, je ne suis plus un étranger, mais une âme admise à partager l'ombre et le silence.
Tout en m’excusant d’un hochement de tête, je m’éclipse silencieusement après avoir réglé ma consommation. Il ne réagit pas, indifférent, comme si je n’existais pas — ou peut-être comme si un abîme invisible nous séparait, vaste et insaisissable. Je laisse derrière moi la pénombre de la tente et la silhouette immuable du Chleuh. Dans ce retrait, je sens encore le poids de son regard qui ne m'a pas suivi, une indifférence qui n'est pas du mépris, mais l'expression d'un autre monde : l'écart qui sépare l'instant de l'éternité."

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