“… Je fouille, je scrute, je déplace ces épaves avec l’ardeur d’un archéologue en quête de trésors improbables. Soudain, parmi les débris, apparaissent des pare-chocs chromés encore brillants sous la poussière, des phares rétro empreints d’un charme oublié. Plus loin, des portières de l’après-guerre semblent figées dans le temps, comme abandonnées en plein récit. Puis une calandre, couronnée de son bouchon de radiateur dressé fièrement, m’attire irrésistiblement : un véritable joyau rouillé que je m’apprête à tirer de son sommeil. Mon cœur s’emballe, mes yeux s’écarquillent. Et là, tel un trésor caché depuis des décennies, des roues ornées de jantes à rayons comme des soleils. Dans ce chaos de métal, une énergie brute se réveille en moi. Je vois déjà comment ces fragments oubliés pourraient reprendre vie, intégrés dans mon décor comme les vestiges d’une époque révolue. La trouvaille précieuse d’un pare-brise translucide de clarté, des essuie-glaces qui prennent forme sous mes yeux, un volant que je saisis avec précaution, et des clignotants pour marquer l’excitation jaillir en moi. Chacun de ces éléments est une pièce du puzzle et devient une source d’inspiration, une promesse de réinterprétation pour mon projet. Plus je fouille, plus mon esprit s’anime , comme si le passé de ces vieilles voitures s’offrait à moi pour réinventer l’histoire du club. Ce n’est pas qu’un simple projet de décoration, c’est une véritable résurrection mécanique que je m’apprête à orchestrer. Mais l’assemblage s’avère plus complexe que prévu, semblable à un puzzle, chaque élément de voiture doit trouver sa place exacte, comme si ces elements du passé se réincarnaient dans une nouvelle forme artistique. Tout doit s’encastrer avec précision pour recréer le profil d’une berline lancée à toute allure. Chaque difficulté qui surgit devient un casse-tête à résoudre. Je reste concentré, bien décidé à faire avancer le projet. J’enchaîne les essais, les ajustements, pendant que les ouvriers fixent des pattes d’acier dans le mur, exactement aux endroits prévus, pour accueillir chaque pièce que nous allons poser. Je me risque même à faire moi-même les soudures. La mèche de l’arc dans une main, le bouclier et sa petite lucarne opaque dans l’autre, je m’aventure à tâtons, manquant d’expérience. Trop proche de la pièce à assembler, l’arc crépite violemment ; plusieurs fois, l’électrode se colle au métal, m’obligeant à relever la tête. Un éclair brutal jaillit alors, traversant le bouclier pour rebondir sur les surfaces d’acier autour de moi. La lumière est si vive qu’elle me surprend malgré la protection. C’est dangereux, je le sais, mais cette lueur blanche, presque liquide, possède quelque chose de fascinant, presque hypnotique. Je vois le métal fondre et se tordre sous la chaleur, comme une matière vivante qui se transforme. La chaleur qui émane du point de soudure est presque suffocante, me rappelant à quel point ce processus de plusieurs journées de travail est exigeant mais incroyablement gratifiant. Les étincelles virevoltent autour de moi, dessinant dans l’air des arcs dorés. Peu à peu, la “getaway car”, silhouette de sedan en pleine cavale après un braquage, s’inscrit dans le mur. Elle trouve sa place, soudée point par point sur les fixations prévues, comme si elle surgissait d’un film noir pour s’arrêter net dans le décor.

Je suis épuisé, chaque muscle de mon corps réclame du repos. Je sombre dans le sommeil comme on tombe dans une eau profonde, sans résistance, mes paupières lourdes comme du plomb. Mon esprit, saturé par les efforts, se dissout dans cet abattement, laissant mon corps seul maître de l’instant.

Dès les premieres heures du jour, quelque chose d’anormal me perturbe, partagé entre la torpeur du sommeil et la conscience qui revient peu à peu, un soubresaut spasmodique me parcourt. Je me redresse le cœur battant, tout est sombre, comme des ténèbres ! Je réalise avec effroi que mes paupières sont gonflées à l’extrême, lourdes et collante, scellées par une étrange sécrétion. Je ne peux ni les cligner ni les ouvrir, une obscurité compacte m’enveloppe, comme si le monde s’était éteint d’un seul coup. 

Une mucosité épaisse, semble avoir pris possession de mes yeux, me privant de toute vision. Mon souffle s’accélère, mon cœur tambourine dans ma poitrine. Une panique sourde monte en moi : 

— Mon dieu !.. Je suis devenu aveugle.

La veille, emporté par l’enthousiasme et l’urgence du travail, j’avais quelque peu négligé la protection face aux éclats éblouissants de la soudure à l’arc. La douleur est lancinante, une sensation de brûlure profonde, comme si mes globes oculaires avaient été passés au papier de verre. Une vague de panique m’envahit. je me demande si cette cécité n’est que passagère… si la vision me reviendra. Mais pour l’heure, je demeure couché là, les yeux clos malgré moi, perdu dans un noir absolu que je ne peux repousser. Comment vais-je pouvoir travailler dans cet état ? Et si les dommages étaient irréversibles ? Là, dans l’obscurité forcée, je tente de me calmer, de ce que j’ai pu entendre sur ce type de blessure. Il me faut de l’eau fraîche, des compresses, apaiser mes paupières conglutinées,voir même un remède en pharmacie. Je me lève, tandis que je tâtonne autour de moi, tentant de trouver la salle de bain. Je parviens à atteindre le lavabo, où je mouille une serviette d’eau froide, que je pose sur mes yeux enflés. Le froid soulage quelque peu l’inconfort, mais l’angoisse persiste : est-ce une simple conjonctivite où pire encore, une sérieuse inflammation de la cornée ? Chaque minute d’incertitude semble interminable. J’essaie de me calmer en me répétant que cela pourrait être temporaire, mais le doute me ronge. Tout semble se bousculer à l’intérieur de ma tête : les heures que j’ai consacrées à ce projet, chaque moment passé à dessiner, à assembler les pièces, à souder dans un élan de créativité sans penser aux risques. Ce dévouement, qui m’avait semblé exaltant et gratifiant, se transforme soudain en frayeur. La perspective d’avoir compromis quelque chose d’aussi essentiel que ma vision. L’enthousiasme d’hier laisse place à une inquiétude sourde et oppressante. Cette perte momentanée de la vue menace de tout remettre en question. Et si je ne pouvais plus concrétiser mes projets ? Si cette aventure que je m’évertuais à construire, pièce par pièce, m’échappait ? Une sensation de fragilité m’envahit, et je me demande comment je pourrais poursuivre, comment continuer à donner vie à mes idées dans ce flou soudain. Mes paupières enflées sont comme une barrière qui me sépare du monde, me laissant seul avec mes pensées. 

— Est-ce que tout cela en valait vraiment la peine ? Ai-je poussé trop loin ce travail… en sacrifiant une partie essentielle de moi-même ?

Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre patiemment, de faire confiance à la guérison de mes yeux, qui s'entrouvrent doucement, révélant une faible lueur à travers le flou de ma vue. Les volets encore clos m’apportent un répit face à la luminosité du jour , et me protègent tandis que mes yeux, encore fragiles et douloureux,, cherchent à s’adapter. La journée s’étire avec lenteur, ponctuée de timides tentatives pour accoutumer mes yeux à la clarté diffuse qui filtre dans la semi-obscurité de la pièce. Chaque éclat de lumière semble trop vif, chaque ombre trop marquée, et je progresse à petits pas dans cette réadaptation sensorielle. L’eau devient mon unique alliée, que j’applique avec précaution sur mes yeux, espérant un soulagement qui peine à venir.

L’attente devient pesante, chaque minute semblant s’étirer à l’infini, mais je m’accroche à l’espoir que mes yeux retrouveront leur acuité. En fin d’après-midi, lorsque la lumière s’adoucit et que le soleil décline, je sors enfin, lunettes solaires vissées sur le visage, une casquette sur la tête, avançant avec précaution à la recherche de tout remède susceptible de soulager ma vision. Sous l’ombre des bâtiments, je me dirige vers l’apothicaire le plus proche. Il me prescrit un lavage oculaire au sérum physiologique et un collyre anti-inflammatoire à base de sulfamides pour prévenir toute infection secondaire. Les lunettes solaires sont également recommandées pendant la récupération. Une fois les médicaments en main…”


Extrait BLOOMERS

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