“… Nous sommes quatre Occidentaux à prendre place discrètement parmi l’assistance sur des bancs de bois. Face à nous se trouve le santuário, l’espace sacré, ou trônent les autels surchargés d’offrandes : fruits mûrs, fleurs éclatantes, bougies vacillantes, statues des orixás parées de leurs couleurs vives – rouge et blanc pour Xangô, maître du tonnerre et de la justice ; bleu et blanc pour Iemanjá, déesse de la mer et de la maternité ; vert et jaune pour Oxóssi, chasseur des forêts profondes. Chaque divinité, miroir des forces de la nature et des passions humaines, attend son invocation, son chant en yoruba ancien qui traverse les siècles depuis les terres africaines arrachées.

l’Umbanda déploie son univers de chants, de rythmes et de présences invisibles. Les officiantes vêtues de blanc forment un cercle mouvant. Rien d’ostentatoire, mais une présence ferme, enracinée, qui organise le lieu sans avoir besoin de l’imposer. Elles avancent comme des figures matriarcales, gardiennes de l’ordre sacré et de la continuité du rite. Leurs longues robes de coton se déplacent lentement dans la pénombre. Les colliers de perles colorées reposent sur leur poitrine comme des signes de pouvoir. Leurs coiffes blanches, nouées avec soin, encadrent des visages fermes, concentrés, déjà tournés vers un autre niveau de réalité. Rien dans leur attitude n’est théâtral. Elles ne cherchent pas à être regardées, mais tout converge vers elles. Elles disposent, ajustent, accompagnent les gestes du culte avec une précision calme. Peu à peu, le battement profond des Atabaques se répondent… les voix s’élèvent par vagues successives. Les chants semblent appeler des présences invisibles tandis que les danseurs reproduisent des gestes codifiés transmis depuis des générations. Au fond de la salle, presque dissimulée dans la pénombre, une vieille femme corpulente demeure assise dans un large fauteuil. Un cigare se consume lentement entre ses doigts. Elle paraît absente, perdue dans un silence que les tambours ne parviennent pas à troubler. De temps à autre, elle tire une longue bouffée et laisse la fumée monter vers le plafond en volutes épaisses. Puis, sans avertissement, elle se redresse. Le mouvement est si brusque qu’il surprend l’assistance. Son âge, son poids, l’immobilité dans laquelle elle semblait enfermée l’instant précédent rendent ce sursaut animé d’une force inattendue. Une nouvelle bouffée de fumée s’échappe de ses lèvres tandis qu’elle se dresse dans le balancement des chants et le parfum du tabac, elle semble porter avec elle la mémoire des anciens, la souffrance traversée, la patience infinie et la sagesse accumulée.

Le rythme des tambours s’approfondit, comme s’il venait de sous la terre. Dans le cercle des officiantes, l’une d’elles ralentit ses gestes. Sa respiration change, devient plus ample, plus profonde. Ses yeux se voilent un instant, non de confusion, mais d’abandon au mouvement du rite. 

Soudain, la transe survient – ce moment sublime où l’orixá « monte » et possède la fidèle. Les yeux se révulsent, le corps tremble violemment, puis s’apaise sous l’emprise divine. La fille de santo, habitée par Iemanjá, ondule comme les vagues, les bras fluides évoquant l’océan infini : l’orixá parle, conseille, guérit à travers le corps qui porte la mémoire des ancêtres, l’identité noire forgée dans la résistance.

Autour d’elle, la Umbanda poursuit son souffle collectif. Les voix s’entrelacent, les chants se répètent, et l’espace semble se contracter autour du battement régulier des atabaques au rythme du djembé et du surdo qui dialoguent, accélèrent, hypnotisent. Les chants s’élèvent en chœur, polyphoniques et envoûtants, appelant les orixás un à un.

La mãe de santo, majestueuse et autoritaire, guide la communauté d’une voix grave et assurée. Une présence s’installe alors dans le silence intérieur de la médium. Elle lève la main avec une lenteur mesurée. Le geste n’est plus le sien seul. Il porte une autre intention, une autre temporalité. Dans sa voix, lorsqu’elle commence à parler, quelque chose change : le timbre se fait plus profond, plus posé, comme venu de très loin. Elle ne se précipite pas. Elle observe, elle écoute, elle laisse le silence travailler autour d’elle. Les fidèles s’inclinent légèrement, reconnaissant la présence de la vieille gardienne des mémoires. Puis, dans un mouvement presque imperceptible, la Preta Velha oriente l’énergie de la possédée. Elle appelle les Caboclos non par ordre, mais par ouverture. Un changement s’opère dans les tambours : le rythme se durcit, s’accélère, gagne en précision. Les percussions s’emballent : rum, rumpi, lê !L’officiante redresse le torse. Sa posture se transforme. Les gestes deviennent plus amples, plus directs. Nous observons en silence ce culte dédié aux puissances spirituelles entidades qui viennent conseiller, protéger, guérir ou orienter. Les initiés les reconnaissent dès les premières mesures des tambours ou à la simple évocation d’un motif mélodique. Il ne s’agit pas de sorcellerie, mais d’une religion structurée, avec une forte dimension de transmission, de mémoire et d’identité. Nous assistons à un univers symbolique dont les règles nous échappent encore, mais dont la cohérence intérieure apparaît avec évidence à ceux qui le vivent. Le Caboclo est là ! Il ne remplace pas la Preta Velha : il prolonge son passage. Là où elle ouvre la mémoire, il trace le chemin. Là où elle apaise, il oriente. Les deux forces semblent se répondre, comme deux âges d’un même monde. De là surgit l’ogã, l’officiant des tambours, une bouteille de cachaça à la main. Il s’avance face à l’assemblée, sans hâte, comme porté par le rythme de la cérémonie. Puis, arrivé au centre, il porte le liquide à sa bouche et en pulvérise une fine brume sur chacun de nous, dans un nuage alcoolisé et lumineux qui flotte un instant dans l’air chaud du terreiro avant de se dissiper. Bénédiction ou défi, qui nous traverse comme une présence invisible. L’odeur forte de l’alcool se mêle à celle de la sueur, de la terre et de la fumée. Le geste n’est ni spectacle ni provocation, mais passage. L’ogã reprend sa marche, déjà absorbé par le rythme, comme si rien ne s’était interrompu. Et nous restons là, marqués par cette trace volatile qui flotte encore un instant entre le corps et la musique. La cérémonie culmine en fête collective : offrandes partagées, rires mêlés aux larmes d’extase, un banquet qui scelle l’union entre le visible et l’invisible. Dans cette favela, loin des regards répressifs, la Macumba pulse comme un acte de survie et de libération – un pont entre l’Afrique perdue et le Brésil vivant, où la transe brise des chaînes invisibles, et où chaque rythme réaffirme les chemins invisibles du monde spirituel.

Nous restons encore un instant, étrangers et pourtant mêlés à ce qui vient de se produire, comme si quelque chose en nous n’avait pas encore quitté le cercle. Dehors, Rio reprend sa forme ordinaire. Mais la nuit n’a plus tout à fait la même densité. Le monde semble un peu plus vaste, et un peu plus ancien qu’avant d’entrer ici…”


Extrait HORIZONS

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